Trois perspectives épistémologiques sur l’endoctrinement


Qu’est-ce qu’un endoctrinement?

Pour répondre à cette question, j’ai consulté des auteurs que j’ai situé selon leur perspective épistémologique. Ma réponse loin d’être complète, n’est qu’une ébauche. Je présente, ici trois perspectives sur l’endoctrinement. Selon la situation de l’auteur, il aura une vue différente. Du moins, c’est ce que je vais tenter d’expliciter. Suite à cette présentation des perspectives, je vais proposer une approche pour l’étude épistémique d’un curriculum qui ne fait pas partie du courant de pensée dominant.

Les trois courants de pensée sélectionnés ont influencé certaines régions du monde à divers moment au cours de l’histoire. Tous ces courants constituent en quelque sorte, un fil qui permet de suivre les changements qui ont pris cours et favorisé l’avénement de la pensée post moderne. Quoique ces courants aient perdus leur positionnement dominant, ils sont toujours présents et portés par différents groupes ou individus.

Je vais d’abord décrire briévement le courant de pensée, présenter un auteur et un aperçu de sa perspective épistémologique, au sens anglosaxon soit une théorie de la connaissance ( cognition, pensée, idées ou savoir) et donner un aperçu de son positionnement quant à l’endoctrinement.

Ordre de la nature

En ce qui a trait à ce courant de pensée ancien (la gnose) , ravivé par Rudolf Steiner au 19e siècle en tant que critique de la modernité, l’univers, sa structure, constitue un macrocosme que l’on retrouve dans la personne, le microcosme. Les structures de l’univers déterminent, les structures de la pensée. Ces dernières sont comprises en tant que sphères distinctes et hiéarchisées. Il est possible d’accéder avec des exercices aux sphères supérieures de la pensée par le biais de la méditation.

Selon les informations retrouvées sur le portail médiatique du Goetheanum, anthromedia.net, voici comment R.Steiner, conçoit l’épistémologie:

« Face à l’évolution du monde, l’être humain n’est pas un spectateur oisif qui reflèterait dans son esprit, sous forme imagée, ce qui se déroule dans le cosmos sans sa participation, il est au contraire un co-créateur actif du processus universel. »

Ce résultat synthétique de la thèse de Rudolf Steiner a des conséquences autant pour la théorie et la pratique de la connaissance que pour l’éthique: la réalité n’est pas produite sans la participation active de l’être humain. La forme de la réalité est de plus en plus dépendante de sa contribution active. Ainsi, l’être humain n’est ni soumis entièrement à son existence « telle qu’elle est », ni totalement libre, il a la possibilité de se développer pour devenir de plus en plus, par sa propre force, un être libre.

Selon la perspective steinerienne l’éducation vise à  créer une  personne de plus en plus libre, co créatrice dans un processus universel.

Voici, un extrait vidéo (environ 40 minutes) de langue anglaise, à propos du chemin vers la liberté, mis en ligne sur Youtube par freedomphilosophy en mai 2012. «Rudolf Steiner Path to Freedom».

Malheureusement, les écrits de Steiner ne sont pas tous traduits ou disponibles. Je n’ai pas trouvé d’écrits quant à l’endoctrinement. Toutefois, selon Ullrich (2000) Steiner   critiquait Kant est les limites qu’il imposait à la pensée soit  l’expérience objective.

Ordre de l’humain

En ce qui a trait à ce second, courant de pensée issu du 18e siècle, dont les variantes domineront, jusqu’au milieu du 20e siècle, l’homme, sa raison, autonome détachée des déterminismes imposés par la nature pense, il recherche la vérité. La vérité  se mesure par son objectivité, impartialité, universalité et neutralité morale.

Normand Baillargeon se situe dans ce courant de pensée. Pour Baillargeon (2004) éduquer c’est «former l’esprit d’une personne en lui transmettant des savoirs ayant une valeur intrinsèque qui garantira son autonomie».

Selon le philosophe, dans un article écrit en 2008, l’endoctrinement ferme l’esprit qui est incapable d’envisager qu’il ait tort ou de voir comme tel quoique ce soit qui va à l’encontre de ses convictions ultimes. Un endoctrinement se fait par le contenu, les moyens et avec l’intention de fermer l’esprit. L’endoctrinement vise à transmettre une doctrine, une position qu’on ne peut pas publiquement ou rationnellement démontrer la vérité ou la fausseté. Lorsqu’on le fait, il figure des procédés qui ne font pas appel à la raison. À ce propos, il cite Robin Barrow:

endoctriner, c’est utiliser des moyens non rationnels dans le but d’établir une adhésion inconditionnelle quant à la vérité de certaines assertions indémontrables et cela avec l’intention que la personne à qui l’on s’adresse y tiennent fermement.

Dans cette perspective l’endoctrinement est un crime grave contre la conscience.

Selon Baillargeon (2004),  pour prémunir contre l’endoctrinement, il faut faire connaître la doctrine et les raisons qui la justifient; présenter d’autres points de vue.

Voici, un extrait vidéo en langue française (envrion 4 minutes) d’une entrevue de Normand Baillargeon sur la question de l’endoctrinement en éducation. Mise en ligne le 2 septembre 2012 par carolnikkiperry sur Youtube.

Ordre du social

Un courant de pensée anglosaxon qui prend de l’ampleur depuis les années 1970. Il tient compte de l’environnement social lors de la construction des connaissances. L’individu n’est pas considéré en tant qu’être autonome, il est situé dans un contexte influencé par multiples facteurs.  Dans cette approche épistémologique, le  savoir ne transcende pas la personne mais constitue la personne qui pense d’un point de vue particulier influencée par divers facteurs tels que : le genre,  la situation sociale, l’histoire, la culture.  Le savoir est conséquemment pluriel, il existe plusieurs épistémologies. Les fondements de la  rationalité tels que perçus par le courant moderne ont tous été  remis en question par les philosophes de ce courant : l’objectivité, imputabilité, universalité et neutralité morale.

Les féministes et penseurs dans le domaine interculturel  ont été les premiers à développer cette théorie qui dans les faits englobe plusieurs variantes. La théorie du savoir situé ou le Standpoint Theory, dépasse de nos jours le cercle des féministes. Pour en savoir plus à ce sujet, le site internet de l’Université de Stanford est fort pertinent.

Un article retrouvé sur  l’internet de James C.Lang (2009, The DDI, ESK, ME: Troubling the Epistemology of the Dominant Discourse on Indoctrination via Feminist Epistemology of Situated Knowledges aborde la question de l’endoctrinement à partir de la perspective du savoir situé développée par les épistémologues féministes.

Au point de vue éducatif, on considère que lors de la construction du savoir,  l’approche dialogique, l’interprétation, la construction du sens et l’ expérience importe. La personne construit son savoir à travers ses interactions et le dialogue avec l’autre. Le témoignage est révelateur du savoir de la personne.

En raison de cette conception du savoir, cette approche épistémique du savoir situé se distingue du questionnement habituel en éducation qui selon Lang (2009)  vise à évaluer l’endoctrinement en tant que forme inacceptable d’éducation en examinant les critères de l’autonomie de la personne  et de la rationalité des propositions.

Elle pose d’autres types de questions  (ma traduction, p.410):

  • Le savoir situé et la rationalité située exigent l’interrogation des témoignages et le respect de la signification épistémique du témoignage;
  • une remise en question des évidences empiriques en tant que supports pour une vérité;
  • la reconnaissance des différences et l’interdiction de tentatives de neutraliser et réduire les différences ;
  • exigence de réfléchir et d’interroger les relations de pouvoir entre les participants à la construction du savoir;
  • exigence la reconnaissance de la partialité du savoir;
  • reconnaît l’inhérence d’une activité morale dans la construction du savoir ;
  • exigence de l’interrogation des implications de la situation des auteurs- moi en tant qu’auteur et le mérite des revendications.

Selon Lang (2009), les personnes qui adhèrent à des courants de pensée  dans lesquels il n’existe qu’une vérité, tels que le créationisme, le sécularisme, la libertarisme résistent à être caractérisés en tant qu’endoctrinement. Au même titre, que les accusateurs  résistent à l’être.

En remplacement de ce débat stérile, les épistémologues du savoir situé, réclament une conversation constructive, une qui détermine l’agenda et un nouveau cadre de références. Une conversation qui vise à aider les enseignants et les élèves à  s’engager les uns et les autres de manière constructive malgré les différences.

Voici un extrait vidéo (environ 10 minutes)  présentant la théorie du savoir situé ou Stand Point Theory, trouvé sur Youtube mis en ligne par bmyersable le 24 may 2011. Ici, il s’agit de la théorie originale telle que pensée par les féministes mais il faut se rappeler que la théorie a évolué pour dépasser le genre de la personne et considérer sa situation sociale, historique, culturelle.

Au terme de cet exposé, par mon approche pluraliste et située  vous aurez compris qu’ au point de vue épistémoligique, ma perspective est celle du savoir situé. Avant de faire ce choix, après ma formation interculturelle et mon passage à la Faculté d’Éducation,  j’ai abordé de manière autodidacte la littérature féministe de manière extensive. Suite à ces lectures, j’ai fait un choix rationnel.

Conséquemment, la réponse à la question intiale, qu’est-ce qu’un endoctrinement? Varie selon,la perspective épistémologique de la personne. Plutôt que de critiquer l’autre qui en retour fera de même, à l’instar de James (2009), je propose un cadre de référence différent afin d’évaluer un curriculum alternatif. Loin d’être relativiste, cette forme d’évaluation permet de dépasser les limites traditionnelles.

Après la pause du congé de Pâques, je vais tenter d’approfondir ce sujet.

 

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2 réflexions sur “Trois perspectives épistémologiques sur l’endoctrinement

  1. Bonjour madame,

    Votre « cartographie » de l’endoctrinement en éducation est inspirante. Aviez-vous poursuivi votre réflexion sur le sujet ?

    Pour ma part, je vous écrit car je suis actuellement en réflexion à propos des objectifs d’éducation vers/pour le développement durable édictés par l’ONU qui vise à « faire en sorte que tous les élèves acquièrent les connaissances et compétences nécessaires pour promouvoir le développement durable. » Cette réflexion interpelle selon moi la notion d’endoctrinement dans la mesure où certains cadres éducatifs, situés dans des contextes socio-politiques ou culturels privilégiant d’autres finalités éducatives (par exemple le vivir-bien latino-américain, l’écosocialisme ou encore la décroissance), sont d’emblée écartés par de telles prescriptions. Cette situation me semble préoccupante.

    Si vous avez d’autres éléments en tête pour continuer de réfléchir sur la question n’hésitez pas à les partager !

    Cordialement,
    Hugue

  2. Bonjour Hugue,

    la question de l’endorctrinement est en effet très intéressante en milieu scolaire. En ce qui a trait aux programmes scolaires, au point de vue du contenu les choix des matières à l’étude relève du politique, en ce qui a trait à la construction du savoir, le choix relève des spécialistes. Les États optent pour des contenus et une orientation épistémologique particulière. Un regard sur l’éducation à la citoyennté et le type de discours visé permet de faire des distinctions d’un pays à un autre. Parmi les pays qui ont opté pour une contruction du savoir politique on trouve la France, qui a fait le choix de la rationalité et du débat; l’Europe dont les programmes sont orientés vers la délibération. D’autres pays comme le Canada ont opté pour une construction du savoir social, le savoir se construit à travers le dialogue. La personne n’a pas à adhérer à l’idée de l’autre comme c’est le cas dans un débat (recherche d’un gagnant) ou la délibération (recherche d’un consensus) mais doit construire son savoir selon un processus rigoureux. À mon avis, il faut tenir compte de ces éléments.

    Quant à la partie effective soit la mise en oeuvre des programmes, cela est une responsabilité des enseignant(e)s. Malgré le politique et les spécialistes, l’interprétation que fera l’enseignant(e) du programme et la manière dont il va l’appliquer rentreront en jeu.

    Une fois qu’on prend compte de tout ceci, les notions de développement durable risque de s’inscrire dans le contenu d’un programme obligatoire et dans une perspective particulière de construction du savoir. L’enseignant enseignera les notions. Si on ne tient compte que du cadre dans lequel s’inscrit les notions, cela peut sembler à première vue à un endoctrinement. Toutefois, à mon avis, ce n’est pas tout à fait vrai. Puisque contrairement à un endoctrinement religieux, il existe en amont et parfois en aval une réflexion. Bref, le curriculum et le cadre relève de choix éclairés.

    D’un côté, au point de vue étatique, c’est le politique qui prendra la décision, c’est là que la réflexion se passe, que l’on opte de manière éclairée d’introduire certains éléments plus que d’autres dans un curriculum. D’autre part, il arrive qu’un enseignant puisse par lui-même opter d’introduire certaines notions qui ne sont pas couvertes par le curriculum.

    Bref, il ne faut pas faire l’erreur de voir un endoctrinement dans ce qui est en fait la mise en oeuvre des choix débattus. Donc si le développement durable est valorisé par le politique, il fera partie du programme scolaire. Il s’agit ici de convaincre les responsables. Devant l’impossibilité de convaincre le politique, il se peut que l’enseignant fasse le choix d’introduire ces notions. Reste que la décision relève d’un choix éclairé et peut à tout moment être remis en question par les décideurs. Il y a certes un cadre imposé mais il relève de choix. Cela se distingue d’un cadre imposé qui n’a pas été l’objet d’une réflexion. Un endoctrinement ne permet ni en aval et ni amont une remise en question. Du moins, c’est mon avis.

    Bonne journée et merci pour votre commentaire,

    Michèle

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