Commissions scolaires: libéralisme politique ou communautarisme?


J-P.Proulx spécialiste en administration scolaire, inquiet du faible taux de participation aux élections scolaires et à l’état de la démocraite en milieu scolaire  s’est intéressé à l’évolution des commissions scolaires. Certains écrits sont disponibles sur l’Internet (L’évolution de la legislation relative au système electoral scolaire québécois (1829-1989), dans Historical Studies in Education/ Revue d’histoire de l’éducation 10, nos 1 et 2 (1998) 20-47; Les elections scolaires au Québec à travers les sondages d’opinion. Recherches sociographiques, XLIX,2:289-311; «Le système electoral scolaire. Place à la démocratie des usagers», dans Politique et societies, 16, 2, pp.145-173).

De ces écrits, je retiens que le système scolaire québécois est depuis longue date apolitique. Apolitique signifie qu’il y a une absence de partis politiques ou d’intérêt pour le politique, une neutralité politique. De nos jours, le faible taux de participation des citoyens remet en question la légitimité de la démocratie scolaire.

Par ailleurs, un rapport du  Conseil supérieur de l’éducation «Agir pour renforcer la démocratie scolaire» (2005), porte sur la question de la démocratie en milieu scolaire. En conclusion, le Conseil croit qu’il soit «impérieux de renforcer les pratiques démocratiques au sein du système scolaire».

D’ailleurs

Le Conseil est particulièrement préoccupé par les intérêts que servent les processus démocratiques au sein du milieu scolaire. Bien que les intérêts des élèves soient généralement au coeur des pratiques et des décisions qui en découlent, les quelques cas observés qui s’écartent des instructions législatives à cet égard inquiète le Conseil.

Je suis témoin privilégiée de ces écarts législatifs au sein d’une commission scolaire. Voici mon analyse, elle est basée sur mes observations en tant que conseillère d’établissement et représentante des parents.  Afin de faire ce constat, je vais puisser dans ma formation en philosophie politique, sociologie et  je vais réfèrer à un vieux débat qui à mon avis permet de comprendre la logique en jeu. Mais avant je vais brièvement rappeler certaines notions de base.

D’abord, le fait que le système scolaire soit en apparence apolitique, ne signifie pas qu’il n’est pas politique. Voici, une définition de ce qu’est la politique selon Alain Renault (2006)  philosophe du courant moderne:

La«politique» est un type d’activités par lequel les hommes s’emploient à administrer ce que les anciens Grecs appelaient une «cité»(polis) et que nous appelons plutôt une «société«. Par «politique» nous entendons aujourd’hui l’ensemble des activités à travers lesquelles les sociétés humaines se trouvent gouvernées de manière à permettre aux individus et aux groupes qui les composent de coexister de la meilleure façon possible. Ce gouvernement des sociétés humaines requiert à la fois des institutions politiques et des lois […]:les institutions politiques correspondent aux différents pouvoirs chargés d’administrer la cité; les lois traduisent sur le plan juridique les choix que ces pouvoirs font, selon des règles fixées en général par une Constitution, d’orienter dans telle ou telle direction le développement de la cité, de façon à produire des résultats conformes aux objectifs de ces pouvoirs.

Or, la politique peut prendre différentes formes et s’exercer de diverses manières.

En philosophie éthique et politique, le libéralisme politique prédominant  a fait jusqu’au milieu des années 90, l’objet d’un débat entre philosophes et sociologues. Ce débat opposait les tenant du communautarisme à ceux du libéralisme politique. Dans un contexte social caractérisé par le pluralisme, le fondement de la morale permettant d’assurer la coexistence entre les individus se trouveraient-ils dans la collectivité ou dans les traits constitutifs des individus?

Le communautarisme, en gros ( Métayer Michel, 2002), affirme la suprématie de la collectivité sur l’individu. Cette manière de voire les choses en référant au contexte social implique trois problèmes pour un tenant du libéralisme: elle oblige l’individu à se conformer à un système de valeurs fondé sur la tradition; l’insistance sur la cohésion interne du groupe suscite un comportement méfiant sur ce qui est étranger au groupe; elle s’appuie sur le relativisme culturel qui implique  l’impossibilité de définir des valeurs qui pourraient être universelles dont la validité serait reconnue par tous.

Le libéralisme poliltique s’appuie sur une organisation politique de la société. Cela implique un recours à des contraintes extérieures qui visent à assurer le respect des cadres juridiques. Pour être acceptable, un régime de contraintes doit respecter les principes suivants:

  • L’État doit être au service des individus et non l’inverse, car la fonction fondamentale de l’État est de protéger les droits de l’individus (liberté d’opinion et d’expression, égalité, droit de propriété, ect.).

  • L’État doit rester neutre sur le plan des valeurs morales.

  • L’État doit limiter ses interventions à la sphère publique et s’abstenir d’intervenir dans la sphère de la vie privée.

Le llibéralisme politique implique que l’individu n’est plus au service de la collectivité dont il dépend et sans laquelle il serait rien, mais il est la raison d’être de la collectivité (Métayer, 2002). Pour qu’un individu puisse coopérer avec d’autres, la société garantit sa protection et son respect contre les abus possibles.

Les communautariens contestent l’idée que les valeurs morales soient en essence privées et relèvent d’un choix individuel; ils constatent que malgré tout, la vie communautaire persiste et permet de fonder une identité commune; ils soulignent l’impossiblité de la neutralité d’État en particulier la possiblité de séparer la vie publique et la vie privée. Bref, les communautariens défendent l’idée d’une vie communautaire alors que les libéraux défendent l’autonomie des individus.

Depuis, le milieu des années 90 la conception kantienne de l’individu a été remis en question, le courant de pensée dominant en philosophie politique libérale reconnaît qu’il est impossible pour un individu d’être tout à fait neutre. Ainsi, on dénote un dépassement de ce débat.

En référant à cette distinction entre communautarisme et libéralisme politique, je dénote qu’au sein de la commission scolaire que j’observe, il existe un fort penchant communautaire. Cette tendance est telle qu’il existe un déni quaisi totale de l’existence du pluralisme au sein de la communauté. Encore, le cadre législatif est souvent relègué au second plan. Enfin, pour assurer la perennité de la communauté,  la place qui devrait revenir aux parents usagers est  détournée au profit  de certains membres de la communauté qui croient fermement en leur pouvoir de représenter les parents au nom de la communauté.

Ma perspective étant celle d’une tenante du libéralisme politique, l’idée de mettre de côté le grande législatif au profit des intérêts de certain membres de la communauté me rend perplexe.

 

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2 réflexions sur “Commissions scolaires: libéralisme politique ou communautarisme?

  1. Merci d’avoir rendu compte de certains de mes travaux. Pour permettre de mieux comprendre ce que j’entends par l’apolitisme scolaire, je me permets de copier-coller cet extrait de mon article paru dans Politiques et sociétés en 1999.

    Extrait:

    « L’APOLITISME, PARADOXE DE LA CULTURE SCOLAIRE

    La culture politique qui inspire notre démocratie repose sur quelques valeurs et principes de base connus et, plus particulièrement, sur les suivants : -la citoyenneté partagée en pleine égalité et le droit corrélatif de chacun de participer, directement ou par délégation, à la délibération et à la fixation des règles communes ;

    -la liberté d’opinion et, partant, la reconnaissance du pluralisme idéologique, en particulier à l’égard des buts et des objectifs qu’il convient de poursuivre en vue du bien commun ;

    -le droit de s’associer pour proposer à l’ensemble des citoyens ces buts et les moyens de les atteindre et donc le droit de créer des partis politiques ;

    -le caractère public de la délibération politique et de son
    corollaire, soit le débat, la confrontation des idées, voire le conflit.

    Si ces valeurs et ces principes sont reconnus depuis longtemps sur les scènes fédérale et provinciale, depuis beaucoup moins longtemps sur la scène municipale, le monde scolaire, lui, ne les fait pas tous siens : il accepte les deux premiers, mais il est particulièrement réfractaire à l’égard des deux derniers. S’il est courant d’entendre qu’un tel vient de se « lancer en politique
    municipale ou provinciale », il est rarement dit que quelqu’un vient de se « lancer en politique scolaire ». Bref, le monde scolaire local se veut apolitique. Il cherche « le bien de l’enfant », comme s’il s’agissait d’un en-soi prédéterminé échappant de ce fait à la médiation de la
    délibération publique par les citoyens eux-mêmes. »

  2. Merci pour cette précision. J’ai trouvé la définition du terme «apolitique» dans des dictionnaires.

    Je ne sais pas si votre analyse du contexte inclut les deux secteurs linguistiques. Mais, du côté anglophone, le droit d’association est prisée depuis longue date. Quoique cette association dans le secteur scolaire soit officiellement caritative, dans les faits certains objectifs se rapprochent de ceux d’un parti politique. À mon avis, cela pose un problème, en raison de l’hégémonie de ce groupe au sein de la commission scolaire. Toutefois, à l’instar du secteur francophone, le débat, la confrontation d’idées et le conflit ne sont pas des composantes usuelles de la culture scolaire.

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