Multiculturalisme décâlisse: réflexion sur une nouvelle tendance


Le rapport du Québec à la diversité, jusqu’à tout récemment s’est décliné par la reconnaissance de la présence d’une majorité linguistique et culturelle sur le territoire de la province. Outre, cette prise en compte d’une majorité culturelle,  les représentants de cette majorité, à partir du milieu des années 70, ont opté d’accorder une place importante aux droits individuels en enchâssant dans les lois québécoises, une charte des droits et libertés. C’est dans ce  jumelage entre culture et cadre civique  que le  concept d’interculturalisme en tant que mode de gestion de la diversité est apparu dans les programmes scolaires.

Puis vers le milieu des années, 90, sous l’influence des chercheurs issus des courants féministes et interculturels en Amérique du Nord et Angleterre, un nouveau courant épistémologique a fait surface et a suscité l’adhésion d’un grand  nombre de chercheurs. Rien de moins qu’une révolution (pour en savoir plus à ce sujet, voir Thomas Khun) , un virage quant à la manière de construire le savoir. L’ancien courant kantien ancré dans l’universalisme, privilégié dans les programmes scolaires québécois dans les années 80, a fait place à une épistémologie issue d’un courant constructivisme radical.

Pour comprendre ce virage, il faut consulter la littérature scientifique et suivre le débat qui a pris place entre 70-90 en philosophie des sciences, sociologie et féminisme où l’on trouve une critique du modèle kantien universaliste en deux phases. D’abord, il y a eu une déconstruction des modèles existants. Ensuite, un nouveau modèle a été proposé, un meilleur modèle permettant de dépasser les limites exposées. Ce courant de pensée, contrairement à l’universalisme kantien ou au constructivisme d’Habermas ,Piaget n’est pas de nature politique mais sociale.

Les conséquences de ce choix font que dans ce courant, c’est la rigueur et la méthode qui prévalent. Il n’y a plus d’obligation d’adhérer à un courant de pensée majoritaire. En opposition avec les modèles précédants qui ne tenaient pas compte de la diversité, le pluralisme épistémologique est acceptable dans ce courant. La vérité étant perçue dans la prise en compte de tous les courants de pensée. Plutôt que d’exclure  les courants de pensée alternatifs, c’est dans le pluralisme des approches que se trouve la vérité et non dans l’exclusion d’une approche pour en privilégier une autre.  Au point de vue scientifique au cours des années 90 toutes les disciplines reliées aux sciences humaines, sociales et philosophies ont été traversées par ce courant. L’introduction de cette manière de construire le savoir en éducation a donné forme à une pédagogie de la différence.

Ce choix perturbe énormément les tenants des  modèles épistémologiques politiques prévalant auparavant. Ces intellectuels sont toujours actifs et naturellement en opposition avec l’approche nouvelle. Ce qui les perturbe le plus, c’est l’absence de débat ou de délibération, un fondement de leur mode de pensée. L’épistémologie constructiviste radicale privilégie le dialogue.  La présence de cette diversité des manières de construire le savoir a plusieurs implications.

D’abord, en ce qui a trait aux programmes scolaires québécois, la nouvelle formation introduite en 2000 s’inscrit dans ce virage. Le programme scolaire s’inscrit en continuité avec le précédant en ce qui a trait au contenu, du moins dans le controversé programme d’histoire. D’ailleurs, il  ne faudrait pas faire l’erreur de croire que l’approche interculturelle ait disparu,  le temps accordé à l’histoire a doublé en 2000. C’est plutôt   au niveau épistémologique qu’il est révolutionnaire. Il permet aux élèves  grâce à des méthodes rigoureuses de développer leur pensée, d’y réfléchir et de la défendre.

Ensuite, ce pluralisme épistémologique fait que les programmes scolaires de divers pays s’inscrivent dans un courant ou un autre. Cela invite à la prudence lorsqu’il s’agit d’établir des comparaisons. Vers le milieu des années 95 l’Angleterre, le Canada et le Québec  ont opté pour ce courant de pensée qui fait place à la diversité , la réflexivité et au dialogue. En Europe, le Conseil privilégie  le constructivisme habersmassien , piagetien en mettant de l’avant  l’apprentissage de la délibération  tandis que les programmes français sont toujours dans un courant universaliste, une année entière est consacrée à la méthode adversiale, l’apprentissage du débat. En somme, l’étude des systèmes scolaires permet de faire le constat d’une préférance nationale quant à l’orientation épistémologique des programmes.  Cette orientation, influence grandement le politique.

De sucroît, afin d’apprécier l’écrit d’un spécialiste outre le contexte national, il faut également tenir compte   du courant dans lequel s’inscrit un penseur. Par exemple, un tenant d’une épistémologie universaliste sera fort critique par rapport à un programme scolaire inscrit dans un courant constructiviste radical. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit ici depuis l’apparition des programmes scolaires. Un expert de l’approche universaliste sera critique de l’approche constructiviste radicale, c’est le cas notamment de Domique Schnapper qui critique l’approche multiculturelle.

Enfin,  c’est dans ce contexte de pluralisme épistémologique qu’il faille à mon avis situer la critique du multiculturalisme qui prend place dans le moment.

À mon avis, nous entrons dans une phase de déconstruction du modèle de gestion de la diversité prévalant dans divers pays, accueillant des immigrants peu importe le modèle. Au Québec, il me semble que l’on assiste présentement  à une tentative de déconstruction du modèle privilégié depuis 1990. Malheureusement cette critique est beaucoup plus politique qu’intellectuelle. Contrairement à l’approche féministe,  l’approche utilisée par les critiques est loin d’être rigoureuse. En absence de nuances, on pige ça et là des informations sans tenir compte  du contexte et du courant épistémologique dans lequel s’inscrit l’écrit. Comme si le virage scientifique de 1970 n’avait jamais pris place.  Notamment, au Québec  la non prise en compte de ce virage conduit à  une confusion entre multiculturalisme et interculturalisme. On pense voir une politique du multiculturalisme dans les programmes scolaires alors que c’est un courant épistémologique.

Or, l’absence de la prise en compte des nuances et différences entre les épistémolgies prévalant dans divers pays et auteurs est une erreur. Au point de vue scientifique, les critiques par manque de rigueur ne risquent pas de susciter l’adhésion des intellectuels, une adhésion pourtant nécessaire pour susciter un nouveau virage dans le monde des intellectuels. À l’heure actuelle, les critiques du multiculturalisme incapables de tenir compte de la diversité épistémologique proposent des analyses tendencieuses dans le prisme de l’ancien universaliste et ne semblent avoir rien de mieux à proposer qu’un  inévitable retour vers  ce dernier.

Ça c’est dangereux. Sans nier qu’il y ait des problèmes, il me semble que l’on pourrait faire mieux. Cela sera impossible tant et aussi longtemps que l’on tiendra à l’écart les penseurs capables de le faire.

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